Avertissement avec frais!

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Pascal Viaud livre son point de vue sur l’impact du possible relèvement des seuils de l’audit légal. Et met en garde contre la mutation à venir de l’expertise comptable.

Le politique n’en est pas à un paradoxe près : d’un côté, il exige des professionnels toujours plus compétents et une profession toujours plus contrôlée et contrôlante ; de l’autre, il s’apprête à leur couper les ailes sur la base d’un rapport parfois approximatif, voire dogmatique.

La prochaine loi PACTE dont les contours sont connus a réveillé une profession habituellement discrète, qui a décidé de monter au créneau pour défendre son pain (1) mais également une composante-clé de son ADN : son utilité sociétale.

“Utilité” : le mot est lâché. Et il soulève tant de passion qu’il doit être traité avec prudence, nuance, de manière factuelle, en évitant, si possible, simplisme et déraison.

On peut affirmer sans démagogie que le commissaire aux comptes (CAC) est un tiers de de confiance indispensable au bon fonctionnement de notre société. Cette reconnaissance d’intérêt public plus que centenaire (2) semble n’avoir jamais été aussi justifiée : l’opacité des schémas financiers facilités par les nouvelles technologies ou l’explosion des prêts participatifs où la sécurisation des données transmises aux particuliers devrait être une exigence absolue, en sont deux exemples criants.

Alors, pourquoi remettre en question la présence du CAC au sein de la “petite” entreprise ? N’est-elle pas concernée par ces mutations et exigences sociétales ? Las : l’IGF semble avoir sacrifié l’utilité de la donnée sécurisée sur l’autel d’une économie de coût soi-disant salutaire pour la compétitivité de ladite entreprise. Pourquoi une telle posture ?

Elle est probablement issue de quelques exemples de situations où l’utilité réelle d’une mission CAC dans une “petite” entreprise pourrait être difficile à démontrer, ou bien de dirigeants ayant choisi un statut juridique dans le seul souci d’éviter un CAC. Certes, des cas existent, mais pourquoi généraliser ?

Si la généralisation devait être systématique, alors nombre de secteurs seraient en péril, à commencer par le monde politique : son histoire n’est-elle pas truffée d’anecdotes amères concernant des élus de la République qui se sont illustrés par leurs absences, leur incompétences, leurs mensonges et autres maladies orphelines de type “phobie administrative” ? À la lumière de ces quelques cas, doit-on jeter l’opprobre sur l’ensemble de la classe politique ? Ce serait une erreur, et c’est pourtant ce que s’apprête à faire le législateur avec le CAC, de manière brutale.

En ce 1er semestre 2018, la profession fait face à une certitude : la loi PACTE va douloureusement impacter (elle porte bien son nom) la profession, générant disparition de mandats et suppression d’emplois. Seront particulièrement touchés les cabinets dont le portefeuille-clients est composé principalement de petites entreprises. Pour eux, le choc est frontal et l’obligation d’une adaptation immédiate de leur modèle économique est évidemment kafkaïenne !

“Adaptation”, un autre mot-clé, qui soulève des questions méritant d’être posées sans langue de bois : dans le même temps où l’on peut se désoler d’une telle déconsidération du législateur à l’égard d’une profession toujours plus disciplinée, “aux ordres” et soumise aux contrôles les plus stricts, cette évolution règlementaire est-elle vraiment une surprise ?  Les seuils n’ont pas évolué depuis la loi du 1er mars 1984 : comment la profession et les cabinets se sont-ils préparés à cette inévitable mutation ? La LME 2008 les a-t-elle réellement poussés à développer leur “faire-savoir” et éduquer leurs clients, les tiers, le marché en général aux multiples facettes de leur offre de missions ? Rien n’est moins sûr… alors même que nombre de CAC reconnaissent qu’ils avaient pourtant senti à ce moment-là le “vent du boulet”.

“Le rythme d’évolution des technologies est plus rapide que celui des compétences, des cultures et des habitudes”, constatait Nicole Fontaine (3) lors de l’avènement d’internet au début des années 2000. Ce constat plein de bon sens est extrapolable au CAC. Ce rythme asynchrone entre, d’une part les mutations de l’environnement et, d’autre part, un certain statu quo des professionnels pourrait expliquer l’actuel déchaînement médiatique et la virulence des échanges, parfois fratricides. Comme le constate Pierre Lemaître, “les choses les plus attendues arrivent souvent par surprise”.

Les professionnels se sentent incompris, voire déconsidérés : c’est un fait, ils ont raison. Cependant, cette nécessaire adaptation n’a-t-elle pas été étouffée par une dictature éducative sans partage des normes, des méthodes de travail, des contrôles ? Le cursus n’aurait-il pas dû s’ouvrir depuis longtemps et profondément aux fonctions transverses de l’entreprise, aux mutations technologiques, aux problématiques sociétales de son environnement ? Les cabinets eux-mêmes, entreprises en puissance, n’auraient-ils pas dû élargir leur offre de missions, intégrer de nouvelles compétences, apprendre à marketer et vendre ces missions non-audit qui leur tendent pourtant les bras depuis des décennies ? L’adaptation n’est-elle pas la voie royale pour moins dépendre des prérogatives d’exercice ou des seuils de nomination ? Les témoignages à la manifestation du 07 avril 2018 semblent le reconnaître sans grande équivoque (4).

 “La critique est aisée, mais l’art est difficile” Philippe Néricault

Évidemment, cette adaptation est plus facile à énoncer qu’à mettre en œuvre. D’autant plus que les bonnes raisons existent par dizaines pour justifier le statu quo : “trop de contraintes”, “pas le temps”, “pas l’envie”, “pas les ressources internes”, les plus francs diront même : “pas vraiment besoin”. Peu importe, chacun est libre de piloter son entreprise comme il le souhaite. Cependant, tout dirigeant sait qu’à l’annonce d’un virage serré, mieux vaut adapter vitesse et conduite.

Les agitations actuelles, aussi spectaculaires et justifiées soient-elles, s’apparentent à des spasmes bien tardifs. Elles soulèvent évidemment la question de la méthode : pourquoi avoir attendu si longtemps pour défendre la profession, expliquer son utilité, accélérer sa modernisation, avec tant de force et de détermination ? Ce n’est pas lorsque l’appartement est en feu qu’il faut s’interroger sur la pertinence d’une porte ignifugée…

Outre l’espoir d’une loi mesurée ou d’application progressive, qui amortirait linéairement son impact, quels enseignements retirer de l’évènement ? De nombreux, parmi lesquels celui-ci : il est un avertissement “avec” frais pour la profession comptable.

Personne ne dispose de boule de cristal pour savoir quand l’expertise comptable sera à son tour touchée aussi violemment par une telle mutation. Cependant, il serait bien hasardeux “d’attendre pour voir” car c’est une certitude, la profession comptable va changer. Les planètes s’alignent et le doute n’est plus permis : la banalisation voire la disparition des tâches traditionnelles qui réduisent prix et marges, la digitalisation du contrôle comptable et fiscal, l’avènement annoncé de la blockchain, l’arrivée d’acteurs aux offres disruptives, le manque d’attractivité de la profession symbolisée par la difficulté des cabinets à recruter, une toujours possible remise en cause de la prérogative d’exercice, sont autant de signes avant-coureurs d’une attaque cardiaque massive. Quel cabinet peut continuer à croire que rien ne va bouger et qu’il n’a “pas vraiment besoin” de se poser, prendre de la hauteur et adapter son modèle économique ?

Le cabinet d’expertise comptable est voué à devenir une entreprise de services multidisciplinaires, via une interprofessionnalité croissante, dans un environnement toujours plus concurrentiel. Sa réussite reposera sur sa capacité à démontrer son utilité, pas uniquement dans le respect et l’optimisation de la règlementation mais également dans la fourniture de conseils transverses et fonctionnels à forte valeur ajoutée : c’est cette utilité qui conditionnera le développement et la pérennité de son modèle économique. C’est moins confortable qu’un chiffre d’affaires récurrent, mais les experts-comptables peuvent-ils se payer le luxe de la nostalgie ? Pour ceux qui ont la double casquette EC/CAC, peuvent-ils se permettre de regarder à nouveau le train passer ?

Toute mutation est porteuse de menaces et d’opportunités : les cabinets, qui disposent d’un Ordre fort et reconnu, ne manquent pas de de talents pour s’adapter aux premières et tirer profit des secondes. À eux de considérer la dérèglementation actuelle du CAC et ses conséquences comme un avertissement “avec” frais pour accélérer leur mue.

http://www.actuel-expert-comptable.fr/content/commissaires-aux-comptes-avertissement-avec-frais

 

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